L’intelligence artificielle générative va bouleverser l’industrie des médias. Conscient des opportunités d’innovation, mais aussi des menaces inhérentes à cette révolution technologique, le Spiil appelle l’attention des régulateurs autour de trois priorités : la protection du droit d’auteur, la juste répartition de la valeur et la lutte contre la désinformation.
Selon une récente étude réalisée par la London School of Economics (Beckett et Yaseen, 2023) auprès de médias du monde, près de trois quarts d’entre eux estiment que l’intelligence artificielle générative représente de nouvelles opportunités pour le journalisme. Le gain de temps et d’efficacité dans la réalisation de certaines tâches (transcription d’interviews, aide à la rédaction…) ainsi que la démultiplication des possibilités d’analyse de données en constituent des illustrations. Toutefois, l’intelligence artificielle générative ne se limite plus aujourd’hui à un simple outil d’assistance technique, mais est de plus en plus impliquée dans la production de contenus avec peu, voire aucune supervision humaine. Cet usage représente un risque pour l’intégrité de l’information. Les journalistes et éditeurs jouent plus que jamais un rôle indispensable. Reconnaître cette réalité implique de garantir un haut niveau de protection aux contenus qu’ils produisent, pour prévenir leur exploitation sans contrepartie aux fins d’entraînement des modèles d’intelligence artificielle.
Le compromis récemment trouvé par les colégislateurs européens sur l’IA Act représente une étape importante. Les systèmes d’intelligence artificielle à usage général et les modèles sur lesquels ils sont basés devront ainsi appliquer la directive sur le droit d’auteur et s’engager à une plus grande transparence. Ils devront notamment fournir un résumé « suffisamment détaillé » des données utilisées pour entraîner les modèles de langage et en apposant une mention explicite dans le cas d’œuvres produites à l’aide de l’IA.
Pour autant, le Spiil note que ce document ne permettra pas aux détenteurs de droits de savoir si leurs propres contenus ont été utilisés et, le cas échéant, pour quelles finalités. La question du partage de la valeur avec les producteurs originaux de l’information, et les conséquences de l’usage de l’IA en termes de concurrence, doivent aussi être pensées. Dans ce contexte, le Spiil formule trois propositions.
1° Partager la valeur avec les producteurs d’information
Les acteurs du secteur ont intérêt à ce que les outils utilisant l’intelligence artificielle générative soient entraînés avec des données fiables, issues de sources journalistiques. Les éditeurs sont donc des acteurs indispensables à la construction d’outils d’intelligence artificielle générative au service de l’intérêt général. Leur adhésion à ce projet implique toutefois une rémunération juste et équitable de leurs contenus. Cela passe par des contrats de licence équilibrés entre éditeurs et acteurs de l’IA, qui auront des effets vertueux pour tous les acteurs de la chaîne, puisqu’ils permettront de sécuriser des apports en données fiables.
2° Assurer la transparence lors du crawling et de l’utilisation des données
La transparence du paramétrage et des sources des outils d’intelligence artificielle est par ailleurs nécessaire pour garantir aux éditeurs un droit de regard sur l’utilisation de leurs contenus. La plupart d’entre eux ont choisi de s’opposer à la fouille des données au moyen de lignes de codes ou d’une mention dans les conditions générales d’utilisation des sites. Ce droit d’opt-out est cependant remis en cause par l’existence de robots crawlers non déclarés qui parviennent à contourner les barrières techniques. Les données illégalement collectées sont parfois utilisées pour alimenter de faux sites de presse qui contribuent à propager la désinformation. Face à ces risques, les obligations en matière de transparence du paramétrage des algorithmes et de traçabilité des données utilisées par l’IA doivent être renforcées. La transparence développera la confiance de toutes les parties prenantes dans ces nouvelles technologies et assurera l’efficacité du marché.
3° Conditionner le régime de la presse à l’existence d’un contenu produit par des journalistes
Enfin, la régulation de l’IA ne peut s’envisager sans une réflexion sur les enjeux de concurrence induits par le développement de ces nouvelles technologies. En effet, en l’état actuel de la réglementation, il serait tout à fait possible pour un service de presse en ligne, n’employant qu’un seul journaliste et publiant la quasi-totalité de ses contenus de manière automatisée grâce à l’IA, d’accéder au régime économique de la presse. Cela laisse présager une distorsion de concurrence supplémentaire sur le marché, entre éditeurs qui investissent dans leur rédaction, capables de produire des contenus éclairant le jugement des citoyens, et des acteurs qui génèrent automatiquement des contenus en masse, avec une faible valeur journalistique.
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